La campagne présidentielle terminée, il en reste un désir de renouvellement des principes et des méthodes de gouvernance. La démocratie est en crise car les citoyens aspirent a dépasser les combats fracticides inutiles et souhaitent une autre manière de faire politique.  Ils souhaitent s'y impliquer davantage et voudraient  des représentants élus qui fassent preuve de davantage d'intelligence que de chicanerie. 

Ne pourrions-nous pas inspirer de la démarche de la permaculture créée par l'australien David Holmgren pour inventer une approche renouvelée de l'action publique qui répondrait aux aspirations des Français?  La permaculture est une méthode systémique et globale qui vise à concevoir des organisations (par exemple des habitats humains ou des systèmes agricoles),  en s'inspirant de l'écologie et du biomimétisme. Ainsi, si nous ne voulons plus d'une France considérée comme un champ de blé subissant partout les mêmes traitements et actes culturaux. Si nous voulons d'une France vécue comme un jardin dont on prendrait grand soin de chaque lopin de terre, que l'on cultiverait avec attention, ou chaque individualité serait considérée et où les interactions seraient valorisées, alors les principes permacoles peuvent nous aider.

Tentons de repenser nos modes de gouvernace en reprenant les douze principes de la permaculture définis par David Holmgren (Permaculture, Rude l'échéquier,2014.

1-Observez et interagissez: en s'inspirant du vivant, de l'interaction, en observant les bonnes pratiques, en scrutant comme les choses se déroulent, on construit des politiques plus justes. Quand les cabinets ministériels et la représentation nationale iront , pour chaque réforme ou loi, discuter avec les cadres de terrain les plus pertinents, quand ils pratiqueront une écoute réelle et attentive de leurs interlocuteurs, alors ils pourront inventer des politiques à la fois adéquates (c'est à dire répondant aux problèmes réels des citoyens) et efficaces (c'est à dire ayant des effets tangibles et visibles). Cette construction de politique publique efficiente suppose de ne pas se contenter d'écouter les gens puis de construire la politique à Paris dans les antichambres du pouvoir. Il fauda interagir et revenir auprès des interlocuteurs, qui auront déjà été rencontrés, pour avoir leur point de vue au fur et à mesure que la politique publique s'élabore.

2-Captez et stocker l'énergie:   On peut faire deux lectures de ce principe. La première littérale serait de se donner les moyens de capter toute l'énergie dont a besoin une société, c'est à dire ici essentiellement de développer les énergies renouvelables pour ne plus dépendre à terme d'intrants coûteux et polluants. On peut aussi  y voir une métaphore de l'énergie en politique. Capter les énergies, cela veut dire s'intéresser aux personnes et aux collectifs qui au sein de la société civile, possèdent les idées novatrices et les capacités de démultiplier une politique sur le terrain. Cela signifie écouter et travailler avec les tisserands, ceux qui ont choisi de réparer les tissus déchirés du monde, ceux qui, au quotidien, tentent de mettre en cohérence les valeurs qui fondent nos sociétés et les réalités quotidiennes et pratiques qui constituent nos problèmes et nos difficultés. Si on va les chercher, les écouter, leur confier des missions, alors on renforce les politiques que nous voulons mener. Ce maillage fin suppose de sortir des logiques traditionnelles à l'oeuvre dans les démocraties représentatives: vote et oublie pendant 5 ans. 

Nos élus écoutent "leurs visiteurs du soir" mais se contentent de cela pour forger leur opinion. Stocker l'énergie en politique veut dire multiplier les contacts avec les personnes compétentes et "tisserands" sur un domaine de façon à disposer d'une grande variété d'opinions et de points de vue. On peut imaginer des annuaires publiques de ces personnes recensant les domaines d'intérêts et de capacités ainsi que des instances de consultation. Syndicalistes, représentants d'association, chefs d'entreprise, universitaires, cadres d'entreprise ou de la fonction publique, ces personnes seront invités à des débats publiques où ils pourront débattre entre eux et avec les représentants élus. On sort ainsi des habituelles expertises lobbyistes défendant toujours les mêmes points de vue pour aller vers des processus d'intelligence collective où on invente ensemble, en écoutant tout le monde, avec la conviction qu'on est plus clairvoyant à plusieurs que tout seul.

3-Cherchez le rendement: pourquoi observer et dialoguer intensément avec la société civile de terrain? Pourquoi multiplier les contacts et les échanges? Pour chercher ensemble la politique publique la plus efficace, il faut sortir des politiques publiques monocausales, concentrées sur un seul objet. Elles doivent s'élaborer avec le souci d'améliorer, avec pragmatisme la situation, en en mesurant les effets, en travaillant directement avec les acteurs de terrain, avec le souci d'une organisation rigoureuse, mais qui cherche, à chaque fois, à s'adapter aux réalités rencontrées. Cette recherche de la nouveauté doit être aussi une quête de la Fraternité nécessaire. Pourquoi, en effet, améliorer les libertés individuelles ou  réduire les inégalités si  cela ne permet pas de rassembler, réunir nos citoyens autour de projets communs? L'efficacité n'est pas seulement économique, elle suppose aussi de s'intéresser à l'entente et à l'harmonie entre les individus, à la construction de communautés vivantes et sereines.

4-Appliquer l'autorégulation et accepter la rétroaction: voilà précisement ce que notre personnel politique ne sait pas faire. On cherche vainement les situations publiques où l'on s'accorde à reconnaître nos erreurs et à changer rapidement ce qui ne marche pas. La démocratie représentative repose sur le principe du "vote et oublie" qui est le contraire de la rétroaction. Il nous faut inventer une démocratie participative où les possibilités de régulation des politique inefficaces pourront se multiplier. Cela suppose de sortir du tryptique des trois pouvoirs séparées dont la modernité date du XVIIIéme siècle! Il faut inventer d'autres pouvoirs, d'autres instances dont la fonction sera de favoriser cette régulation. Pourquoi  ne pas créer, à chaque niveau, une chambre de régulation, dont une partie des membres sera désignée par le tirage au sort et dont la principale mission permettra de poser un regard critique sur les politiques publiques suivies? Elles pourraient demander l'abrogation ou la modification de textes -même ancien- et ne disposerait pas d'un simple pouvoir consultatif mais d'une faculté exécutoire. C'est une proposition pour favoriser le processus rétroactif mais on pourrait en concevoir bien d'autres. 

5-Utiliser et favoriser les ressources et les services renouvelables: là encore, on pourra, comme pour le deuxième principe, en rester au sens littéral mais si on l'applique à la politique, on voit bien l'intérêt de rapprocher cette idée de renouvellement de la classe politique. Si on multiplie les instances et les surfaces de contact entre les élus et la société civile, on fabrique les conditions du renouvellement des idées, des pouvoirs et des énergies. Renouveler, c'est recycler ce qui ne fonctionne pas ou plus, c'est inventer en tenant compte deq nouvelles énergies qui apparaissent. Si le personnel politique en a fait sa profession, et se contente de faire carrière, il est condamné à ne pouvoir se recycler. Favoriser, au contraire, les interactions entre les différents mondes, c'est rendre biodégradable  et professionnellement compatible les élus de la République avec le monde réel.

6-Limiter les déchets: La politique produit des idées, souvent très anciennes, dont on ne sait se débarrasser. Les débats sont encombrés de ces vieilles idées non dégradables et pourtant bien dégradées! Ces idées idéologiquement très dépassées sont les déchets qui pollue le débat public. Il faut donc sortir des approches doctrinales simplistes pour aller davantage vers des débats qui repartent des valeurs pour s'intéresser aux conditions concrètes d'élaboration de politiques publiques efficaces aux services de ces valeurs et de la société toute entière. Attention aux décharges idéologiques ! Travaillons au contraire à recycler ce qui est intéressant et brûlons les vielles idées complétement obsolètes!

7-Concevoir des modèles adaptés: la variété des territoires suppose des solutions qui tiennent compte de chaque contexte. Elles doivent être individualisées pour tenir compte des spécificités de chacun, on doit alors sortir du cadre jacobin qui prétend, sous prétexte d'égalitarisme, offrir la même solution partout. Les politiques publiques, et ses responsables, sont d'autant plus efficaces qu'ils laissent aux acteurs de terrain, la liberté d'ajuster le cadre commun aux réalités particulières rencontrées. L'intelligence publique doit apprendre à s'accommoder de cette souplesse.

8-Intégrer plutôt que séparer: la ségrégation socio-spatiale a fait bien assez de dégâts dans notre pays. Il faut fraterniser les territoires et harmoniser les communautés. Facile à dire, difficile à obtenir par la loi. Chaque politique publique, doit faire de ces principes, un levier du changement. La Fraternité doit redevenir une nécessité, interrogée chaque fois que une politique publique se conçoit et se dessine.

9-Préférer les solutions douces et lentes: il s'agit, là encore, d'adapter la politique aux territoires et aux citoyens et non l'inverse. Il faut, pour cela, sortir des politiques publiques qui prétendent tout changer depuis le haut. Réformer l'école, par exemple, ne veut rien dire, car elle est en réforme permanente depuis des décennies. Il faut cibler les bonnes réponses pertinentes et prendre le temps de les construire avec les principaux intéressées. Il faut cesser de croire que l'injonction de la loi réglera les problèmes,  rompre avec la prétention à réformer de fond en comble, chercher, dans l'interaction, les réponses pertinentes, même si elles semblent modestes.

10-Favoriser et valoriser la diversité: le monde politique est composé essentiellement de professionnels. Cet "entre-soi" ne favorise pas la recherche de solutions pertinentes à nos problèmes. En mettant en place de nouvelles instances et lieux de débats et de discussions, la politique permacole va jardiner la société en faisant participer des acteurs oubliés et déconsidérés: les simples citoyens, les jeunes, les retraités, les cadres du privé et du public vont disposer d'espaces de paroles et de décisions. A cette diversité des acteurs doit s'ajouter une diversité des instances: chaque instance, chambre de nos démocraties représentatives doit être accompagné par d'autres chambres ou instances de rencontres et de débats avec des citoyens. Certains seront désignés au tirage au sort, d'autres le seront sur leurs compétences ou qualités, d'autres seront ouvertes. Elles seront souvent consultatives, mais devront prendre des décisions exécutives. Le principe de diversité suppose de laisser chaque institution décider du fonctionnement de ses nouvelles instances, avec un principe de comparaison et d'auto-régulation progressives construite avec les acteurs de la société civile et de communauté des citoyens "tisserands" qui s'y seront impliqués.

11-Utiliser les bordures, l'effet lisière et les marges: pour les territoires comme pour les instances démocratiques, la rencontre avec les autres communautés et entités démocratiques a une vertu : celle de favoriser les interactions et les comparaisons fertiles en idées. Valoriser et multiplier les occasions de rencontre entre les instances, les collectifs et les individualités, signifie échanger et multiplier les idées et les synergies qui évite l'"entre soi" mortifère.

12-Etre inventif face au changement: chaque fois que quelque chose ne fonctionne plus ou qu'une crise éclate, cela doit être perçue comme la possibilité nouvelle de l'invention d'une solution. L'intelligence collective que permet des instances variées, dynamiques et interconnectées va alors permettre d'essayer des nouveautés, de confronter des points de vue, d'innover. La politique doit devenir une entitée vivante qui essaie, anticipe, change et s'adapte en permanence à la nature vivante des sociétés. Le "droit dans les bottes" est une attitude du passé, inefficace et contre-productive. Il faut la dépasser pour inventer avec les différents protagonistes, la solution de compromis qui convient à tous.

 

Cessons de cultiver la société depuis le grand tracteur des chambres de décisions, constitués d'élus éloignés. Descendons jardiner, au plus prêt de la terre et des espèces vivantes que constituent les citoyens et les collectifs qui peuplent notre pays. Le bien-être et la productivité commune y seront bien meilleure.

 

Rodrigue Coutouly